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« Dénoncer tout un système » A ciel ouvert, un film sur les mines d’argent et sur la précarité en Argentine.

Iñès Compan, réalisatrice de documentaires, vient de finir son film A ciel ouvert qui a été sélectionné pour le Festival du Cinéma du Réel qui a eu lieu du 18 au 30 mars au Centre Pompidou. Le film montre les contraintes auxquelles doivent faire face des communautés indigènes dans le Nord-ouest argentin suite à la réactivation d’une mine d’argent à ciel ouvert par une multinationale canadienne. Le chantier d’une mine qui avance vite face à une société « toujours en chantier »… La Pause a eu le plaisir de rencontrer Iñès Compan qui nous raconte des détails de son film et les enjeux de la construction de cette mine là-haut, dans la Puna argentine.

Peux-tu nous parler des tes premiers contacts avec l’Argentine et plus particulièrement avec le territoire de la Puna et sa population ?

Je voyage en Argentine depuis 15 ans. La première fois, en 1993, j’ai séjournée dans la région de la Puna où j’ai rencontré des Salineros qui étaient déjà dans un combat par rapport au territoire, car ils avaient constitué une coopérative afin d’essayer de récupérer des terres. C’était l’époque où toutes les mines de la région fermaient, alors il y avait un grand taux de chômage, un exode rural terrible en même temps que beaucoup d’alcoolisme, disons une ambiance un peu pitoyable. Alors, la première fois, je suis restée environ plus ou moins 3 mois là-haut ce qui m’a permis de bien connaitre la situation des communautés de la région. Je suis restée en contact avec elles pendant tous ces 15 ans, et chaque fois que je retournais les voir, je notais que la situation ne s’améliorait pas, particulièrement dans l’une de ces communautés qui, depuis dix ans, n’avait toujours pas d’école. Or, le moment qui m’a le plus marquée le plus, c’est quand j’y suis retournée juste après la crise de 2001, et que j’ai e constatée que leur situation de vie n’allait jamais changer, la seule innovation : beaucoup de gazoducs qui se construisaient autour de ces communautés et des prospections minières qui avaient l’air de se mettre en route, car on parlait beaucoup de « corredor minero », « couloir minier ». Alors, j’ai vu qui qu’il se passaient des choses qui m’ont mis « la puce pouce à l’oreille ». J’apprends par la suite que minas Pirquitas allait être réactivée et je vois sur internet la présentation du projet. Il faut dire que c’est quand-même assez hallucinant de découvrir tout ça à distance ! C’est alors que j’ai décidé d’aller voir de plus près ce qui se passait.

Pourquoi cette idée de faire de la mine le cadre du film, où tout se passe, d’une certaine façon, autour d’elle ?

Le tournage a commencé il y a trois ans, à la suite de l’annonce de la réactivation de la mine. Il s’agissait des premiers « effets d’annonce » de la politique : on annonçait la nouvelle situation de la mine Pirquitas et tout le monde débarquait petit à petit, les Canadiens compris. On sentait bien que c’était encore en chantier et à partir de ce moment-là et pendant les trois ans qui ont suivi, j’ai suivi de près toute l’évolution de cet « effet d’annonce » à l’intérieur des communautés : ce que ça générait, ceux qui attendaient l’ouverture des mines et ceux qui s’y opposaient complètement, bref, l’ambiance que tout cela provoquait. La mine a été inaugurée officiellement en décembre dernier, c’est-à-dire que pendant les 3 ans de la durée du tournage, ce n’était finalement que la préparation de son ouverture réelle. Il s’agit d’une mine à ciel ouvert qui est sensée d’être l’une des plus grosses mines d’argent du dans le monde, sur un chantier d’au mois 14 ans, sachant en plus qu’il y a certainement d’autres choses intéressantes qu’intéressent à part hormis l’argent, le cuivre ou l’inox.

Ton film montre la population d’une de ces communautés qui lutte pour terminer la construction de son école, en même temps que d’autres indigènes des communautés voisines qui doivent faire face à l’arrivée de la multinationale canadienne qui compte réactiver la mine. Quelle est la raison de ces deux histoires parallèles ?

La première histoire se passe à Cielo Negro, dans une communauté à côté des salinas, et celle que je connais depuis plus longtemps et c’est donc dans cette communauté que où se déroule l’histoire de l’école. Malgré les promesses politiques, l’école n’a jamais été construite dans cette communauté et quand j’ai appris que les mines à ciel ouvert se construisaient à côté coté, le parallèle était assez tentant, car la construction de l’école et la construction de la mine deviennent une métaphore de tout ce qui peut se passer en Argentine. Le film commence par le piquet de route- « corte de ruta »- qui décide de faire une communauté pour par la première fois de sa vie. C’est-à-dire qu’elle se révolte pour par la première fois, car normalement, dans la Puna, le « piquete » a toujours fait peur, car la route internationale qui passe par le Chili était auparavant déserte. Au fur four et à mesure du développement de l’industrie minière, de plus en plus de camions se sont mis à passer par là et c’est alors qu’il est devenu intéressant de faire un « corte de ruta ». Ce piquet a duré trois jours et les autorités se sont déplacées pour faire suite à leur revendications : construction d’écoles- car 80% d’enfants ne sont pas scolarisés- accès à l’eau, à l’électricité, bref à tous les services de base auxquels ils n’ont pas accès- sachant que le gazoduc passait à côté. Tout se trouve à côté de cette communauté, en fait, mais eux, ils n’y ont pas accès. Mon film commence alors par cette révolte qui est un peu le point de départ de toute la révolte qui va se développer après par rapport à la mine et à la récupération du territoire. Cela a représenté trois jours de dialogue entre la communauté et les autorités politiques qui ont promis, entre autres, la construction de l’école en trois mois. La première partie du film s’arrête là-dessus, avec cette promesse politique. Ensuite, je me suis intéressée davantage à la construction de la mine, qui concerne une autre communauté du même territoire. L’histoire de l’école ne se passe pas au pied de la mine, mais la problématique du territoire est la même partout. Pendant toute la durée de la construction de la mine, l’école n’était pas encore construite mais le film finit quand-même par la construction de l’école, qui a eu lieu pratiquement deux ans et demie après le piquet de route, et qui, selon la promesse des autorités politiques, devait être faite en trois mois. Mais, il y a eu moins une victoire. On peut dire que le film est quelque part un peu pessimiste mais il permet de voir qu’il y a eu quand même de petites victoires possibles. Le film montre le problème des mines à ciel ouvert, mais il est surtout le portrait d’un territoire qui n’arrête pas de se faire grignoter par les invasions diverses. C’est-à-dire, il ne s’agit pas uniquement d’un film sur les mines à ciel ouvert, c’est un film sur l’Argentine et sur la façon dont t un territoire peut être ou non respecté, sur ce que l’on y privilégie, sur les choix qui sont faits par rapport au social et au politique.

Au moment du tournage, as-tu eu un contact particulier avec le gouvernement de la région ou le gouvernement national ?

Je crois que les autorités politiques ont été particulièrement surprises, car elles ne s’attendaient pas du tout à ce que je réalise un film. Au moment du « corte de ruta », par exemple, quand les délégations sont arrivées et ont vu que j’étais en train de filmer, elles n’ont rien pu dire, et c’est même le Secrétaire Provincial de la Santé qui m’a laissée filmer. J’ai su, après, qu’elles s’en sont mordues les doigts, car c’était pour elles une vraie surprise la réalisation du film. Mon film n’est pas une enquête, il n’y a pratiquement pas d’interviews, je ne filme que des situations. J’ai interviewé certains politiques -comme Martin Sanchez qui est l’une des personnes qui s’occupe des mines à Jujuy- et ils ont accepté mes interviews, mais avec un discours « langue de bois » assez efficace. On comprend, de cette façon, le fonctionnement de la politique en Argentine, et cela se dessine dans le film par la discussion entre les personnages. Le gouvernement argentin est dénoncé d’une certaine façon dans le film, car il dénonce autant les Canadiens que les Argentins par rapport à la mine.

Et avec l’entreprise canadienne ?

Cela a été une relation particulière, car j’ai été la première à y avoir mis mon nez. Pendant les deux premières années du tournage, jamais personne de la presse argentine n’est venu voir ce qui se passait à minas Pirquitas, donc forcément l’entreprise faisait ce qu’elle voulait. Le fait que je sois présente là-bas et que je filme tous ceux qui résistaient à la mine, a rendu la situation un peu violente, au moment du deuxième tournage, avec des membres de l’entreprise et donc avant le troisième tournage nous avons fait les démarches nécessaires afin d’obtenir l’autorisation de filmer à l’intérieur de la mine. C’est ainsi qu’ on a proposé aux membres de l’entreprise de prendre la parole afin d’exprimer toutes leurs intentions et c’est comme ça qu’ils ont accepté qu’on filme à l’intérieur de la mine. Ce moment du tournage a été plus calme que le second, mais tout était contrôlé et les discours bien préparés.

Par rapport à la résistance contre l’implantation de cette mine, y avait-il des mouvements ou des associations qui, d’après ce que tu as pu remarqué, soutenaient les communautés ?

Les associations sont nombreuses, mais le problème réside en la rivalité qui existe entre elles. C’est le problème majeur que j’ai constaté : beaucoup d’énergie perdue. Et cette situation est, en plus, reprise par l’entreprise qui essaye de récupérer ces divisions : il y a même des gens qui sont payés pour faire cela, comme par exemple une psychologue qui était là pour réactiver toutes les divisions, afin qu’ aucun mouvement collectif ne se mette en place. Il y a également des gens externes qui viennent au sein des communautés pour porter une aide judicaire, une formation, etc., mais ils repartent aussi vite qu’ils sont arrivés, et il y a en outre le problème des moyens. Ensuite, si on tient compte de la faiblesse de la politique du gouvernement argentin qui n’arrive pas à faire pression sur les entreprises étrangères par peur qu’elles repartent… Et finalement, les Canadiens sont très efficaces dans le discours officiel, de la responsabilité sociale d’entreprise, de développement des communautés, mais après sur le terrain cela se passe autrement. Mais, les divisions existent aussi à l’intérieur des communautés, car il y en a certains qui voient les choses à court terme, soit parce qu’ils ont peur ou qu’ils n’ont rien à manger soit parce qu’ils espèrent que du jour au lendemain on leur donnera du travail, ils sont alors forcément contents qu’il y ait une mine qui se développe. Après, il y en a d’autres qui ont pris du recul et qui ne sont pas absolument contre le développement des mines, car ils y voient une sorte de participation aux ressources et à l’économie directe ; mais pour l’instant cela n’est pas appliqué.

Comment peux-tu nous décrire ton film ? Y-a-t-il des personnages à retenir ?

Ce qui est à la base du film est une sorte de lutte entre David et Goliath qui a lieu en Argentine, mais l’objectif du film n’est pas manichéen, c’est-à- dire qu’il ne se contente pas de montrer les « bons » d’un côté et les « méchants » d’un autre. Le but est de montrer la complexité qui existe dans un territoire où il y a des richesses à défendre. Il s’agit de montrer qu’il y a des difficultés et des divisions internes au sein des communautés indigènes, que tout n’y est pas rose finalement. Et d’un autre côté, en ce qui concerne les Canadiens, le but n’est pas de les enfoncer directement, mais de démontrer également la complexité qui existe. Il s’agit finalement de dénoncer tout un système, à l’intérieur duquel j’ai rencontré des gens infâmes et également des gens supers, qui ne se rendent pas compte forcément de ce qu’ils font. C’est cela finalement qui est intéressant de mettre en relief. Après, c’est vrai, le film prend finalement la défense des communautés indigènes mais en montrant en même temps que la situation est très compliquée. Les protagonistes les plus touchés sont un couple de bergers qui habite pratiquement à côté de la mine et du jour au lendemain on leur annonce qu’ils seront délogés pour permettre la construction de la mine. J’ai suivi cette famille-là en particulier qui ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive. Ils ont un fils qui poursuit ses études à Jujuy et c’est lui qui est le plus lucide dans cette histoire, qui comprend vraiment ce qui arrive et les enjeux que cela représente et qui met en place la défense par la voie juridique, car c’est essentiellement ainsi qu’ils vont arriver à gagner. Il y a également d’autres personnages intéressants. J’ai essayé de montrer qu’il y a une population qui a peur de ce qui se passe autour de la mine, mais qu’en même temps il y a des idées de développement au-delà de la mine. Je montre quelques alternatives économiques, entre autres, il y a un personnage qui fait de l’élevage de « chinchillas » et cela devient finalement un contraste assez rigolo qui montre que la peau de chinchilla peut être plus rentable que les mines d’argent.

Comment vois-tu la suite de cette histoire ? L’avenir de ces communautés indigènes ?

A court terme, le projet de minas Pirquitas avance et malheureusement des projets de ce genre se développent un peu partout en Argentine et en Amérique latine en général. Mais, il y a, en même temps, une jeunesse indigène émergente qui sait bien se situer et s’organiser. C’est très intéressant tout ce qui se passe au niveau social, moi j’ai vu les communautés s’organiser d’une année sur l’autre. Le problème majeur est la division, mais j’ai l’espoir que les mouvements vont se fédérer entre les différentes communautés et même entre les différents pays de l’Amérique latine. Mais finalement tout est un phénomène de vitesse, car tout se passe très vite…très vite.

As-tu d’autres projets de films ou de recherches par rapport à l’Argentine ?

Je crois que je vais avoir envie de changer de thématique car j’y ai travaillé pendant plusieurs années, après je ne sais pas. C’est vrai que l’histoire de ce film remonte à loin, et voir aujourd’hui qu’il se concrétise est très satisfaisant. Après, j’en ferai possiblement d’autres en Argentine, mais je vais voir s’il y aura d’autres projets de films. Pour l’instant la priorité c’est de le présenter au plus vite là-bas.

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